
Dans les locaux de Record Makers, des cartons s’empilent par dizaines dans le coin du salon. Sur les murs, des affiches de Drive fraîchement posées. Quelques minutes après Sébastien Tellier débarque avec un blouson en cuir blanc et de grosses lunettes de soleil sur le nez. Nous sommes pas loin des moins cinq degrés à l’extérieur et le ciel affiche un gris presque anthracite. L’air dégingandé, il s’installe dans la salle d’interview sur un canapé moelleux entouré d’une discothèque bien remplie. Entre nous, une table sur laquelle il dépose son porte-feuille, son portable, et un sac plastique rose.
Prêt?
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CE REVE BLEU
"Cet album, My God Is Blue, est l’album que j’ai fait pour illustrer ma "side spirituelle", mon rapport à l’esprit, mon rapport à la trans. Le mot clé général de cet album est : l’éveil. Ce sont des chansons, des musiques, des suites de notes qui sont censées amener à l’éveil." Le speech est bien tracé, Sebastien Tellier raconte cette grande entreprise qu’il veut lancer avec cet album. On pense inévitablement aux sectes ou aux témoins de Jéhovah, ou à la religion. "On ne peut pas parler de religion mais je monte un mouvement qui s’appelle l’Alliance Bleue autour de l’album. Qui n’est pas une religion, qui n’est pas une philosophie, mais qui est juste une communauté que j’essaie de construire comme ça. C’est vrai que toutes les chansons, toute mon inspiration est venue d’un rêve bleu que j’ai eu. En une nuit, une grande nuit de folie où j’ai été très loin. Plus loin que je n’ai jamais été dans la rêverie. C’est vrai que le lendemain matin, j’ai pas du tout ressenti le besoin d’en reparler. Je m’en souvenais à peine. Quelques jours après, il y a des flashbacks qui me sont revenus. Et là, ça m’a semblé intéressant. Et quand les flashbacks me revenaient, j’arrivais à enchaîner les notes. Je me sentais bien pour composer, m’aider à composer. A chaque fois que j’avais un flashback, je composais. Le matin, des choses me revenaient au réveil et je partais directement composer pour pas perdre la sève de tout ça. C’était plus un trip bleu. Et là j’ai cru y voir des vérités. Ce bleu là je l’appelle Dieu mais ce n’est pas un Dieu. Ce dieu est personne. C’est juste le bleu. c’est lui qui m’a fait vivre ce rêve bleu. Il n’existe pas ce dieu. Je ne le connais pas". Face à tant de propos abscons et un débit conséquent de mots, on pousse la discussion au plus loin. Un rapport avec Aladin? "C’est très Aladin, c’est très le village dans les nuages. C’est tout ça, ce sont des dessins animés que j’ai vu quand j’avais 12 ans. Avatar. Il y a tout cet ensemble bleu de choses. La période bleue de Picasso. Mais après, ce rêve, aurait été rouge, tout aurait été rouge. Mais il s’avère que ce rêve était bleu. Ca m’a amené vers le bleu. Ce n’a pas été une décision."
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PEPITO BLEU
"- Le pepito bleu c’est à la fois quelque chose qui représente mes nouvelles croyances, même si ce n’est pas une religion. Mes nouvelles idées. ce pepito bleu, il représente un peu mon point de vue sur le monde. C’est à dire, quelque chose de vraiment rond qui tourne rond. Bleu c’est le bonheur. L’immensité du bleu. Que le monde ne soit qu’océan, ciel, etc… Et donc, c"est aussi une façon de dire que j’ai fait un album spirituel. Bien sûr, dans cet album je suis obsédé par les croyances, mais c’est aussi un album de pepito bleu, c’est-à-dire, basé sur des fondements de biscuits. Tout ça, ce n’est pas construit sur les piliers de l’humanité. Tout ça, c’est comme ça. C’est aussi important qu’un biscuit.
- Tu peux avoir des problèmes de droits avec Pepito?
- Au pire, on va me donner de l’argent. C’est de la promotion pour leur marque de biscuits. Pepito, c’est quelle marque?
- C’est LU.
- Bon ben. C’est un appel au don puisque j’essaie de monter l’Alliance Bleue donc il me faut énormément d’argent. Donc si LU est prêt à me donner de l’argent, j’en serais vraiment ravi.
- Tu aimes les pepitos au moins?
- J’adore les pepitos. Ma vie c’est manger des biscuits en regardant la télé. Quelque soit le programme. C’est comme ça que je suis heureux, sur un canapé en mangeant des biscuits. Je suis bien mieux qu’en discothèque ou sur scène.
- C’est-à-dire que ça aurait pu s’appeler Granola bleu?
- Ca aurait pu s’appeler Granola. Mais j’aurais pu choisir Oreo aussi. Mais c’est pepito, ça sonnait bien.
- C’est mignon.
- C’est mignon un petit pepito bleu ouais. C’était histoire de raconter que tout ça, ça semble être volumineux, tout ça c’est fragile comme du biscuit. je ne suis pas en train de fonder une cathédrale, je m’amuse avec des choses légères."
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TOUT EST POUR LE MIEUX DANS LE MEILLEUR DES MONDES
L’Alliance Bleue est un monde parallèle crée par Tellier. Une utopie indistincte qu’il ne maîtrise pas encore. En filigrane, on y ressent une volonté ambiguë entre élévation métaphysique de l’album et légèreté sur la forme et les fondements. Un rêve difficile à imaginer dans la réalité en somme. "Moi et mes fidèles on peut se rejoindre quelque part pour communier… alors dans un premier temps on se rejoint pendant mes concerts. Ce sera le premier lieu de rendez-vous entre moi et mes fidèles. Après j’aimerais que tout ça cela devienne réel, dans un monde physique. Et puis là, si un jour j’ai un terrain, si j’ai une maison, un domaine autour, Ben là, effectivement, je commencerais à créer un véritable paradis".
Mais que pourrions-nous y faire dans ce paradis?
"On y ferait du toboggan. On y ferait du manège. On y aurait des discussions philosophiques. Tous les plaisirs sexuels seraient les bienvenues. On aurait des libertés. La liberté de casser, la liberté d’aimer, la liberté d’écrire des poèmes et de les réciter. Ce sera un monde très libre, sans chef. Je ne serai que le fondateur de ce mouvement. Et je le laisserai vivre, pas sans moi mais avec moi, sans être au-dessus. Et après, ce qu’il y a, c’est que j’attends. L’Alliance Bleue n’existe pas encore puisque je suis son seul représentant et qu’elle existera vraiment lorsque sortira l’album. Ensuite elle dépendra des gens qui viennent à moi. C’est-à-dire, si des gens s’inscrivent à l’Alliance Bleue, s’ils veulent devenir fidèle, ces gens là je ne les connais pas encore. S’ils sont, par exemple, carrossiers, bon ben très bien, on fera réparer des voitures. Après si c’est quelqu’un qui est plus, on va dire, dans le bâtiment, ce sera l’occasion de voir comment on va construire quelque chose. C’est selon les gens qui vont venir à moi que l’Alliance Bleue va évoluer. Je ne sais pas encore ce que ça va devenir, ça va vraiment dépendre des gens qui vont m’entourer. Ca peut être des grands chirurgiens, des petits commerçants, des professeurs d’histoire".
Sebastien Tellier est lancé, je ne le contrôle plus. Nous parlons des modalités d’intégration au sein de son Alliance Bleue. Cette discussion est totalement absurde. Il y parle de test de personnalités,de hiérarchie, de mariages entre fidèles. L’un des aboutissements de sa société ne serait qu’un egotrip. "Un système pyramidal qui doit mener à moi. Quand je dis à moi, c’est-à-dire dans les backstages avant les concerts, monter avec moi dans le tourbus, aller avec moi au restaurant, c’est être avec moi. Vivre avec moi. Ce sera ça la récompense des plus fervents fidèles."
Il réfute le fait que son Alliance Bleue puisse être considérée comme une secte. "Tout est vraiment basé sur le partage, il n’y a aucune manipulation. Je déteste moi-même me sentir manipulé. Je déteste manipuler les gens. Il n’y aura pas d’autorités, il n’y aura aucune obligation. Ca, ce sera vraiment sur le volontariat, sur la liberté. Ce serait de fou de ma part, en essayant d’être chanteur pop, de dire "attention je monte une secte". Ce serait la fin de tout pour moi. Rejeté, des procès, la justice.
Non, c’est un mouvement. Offrir et partager du plaisir. Je ne vais pas faire des chansons pour faire plaisir aux gens puis derrière, les escroquer.
Je veux vraiment quelque chose de bien. L’Alliance Bleue est pour moi l’occasion de faire une œuvre qui dépasse la musique. ce n’est pas un simple album. Ca va plus loin que tout ça. C’est une musique qui engendre un mouvement, qui aura un impact dans la réalité. Ce mouvement permettra aussi de peindre, de faire des œuvres, de faire tout ce que j’aime, de devenir un artiste complet. C’est à travers l’Alliance Bleue que j’espère devenir un artiste complet."
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MY GOD IS BLUE, UNE MAMAN GEANTE
L’artiste n’entreprend rien à moitié et reste fidèle à son image, un mélange d’auto-dérision, d’extrêmes et d’absurdité. "L’album est très puissant. Il y a une volonté de puissance, de grandiloquence, c’est extrêmement orchestré, très massif. Ca fait un peu penser à "Use your illusion" de Guns, de The Wall, c’est ce genre d’entreprise. Mais en même temps de la grandiloquence, j’ai vraiment essayé de ramener un côté très doux, très raffiné, mais aussi malin. C’est vrai qu’en général, les albums de grandiloquences sont très bourrins. Là c’est très féminin. J’ai voulu que ce soit une musique de maman, une musique qui rassure, qui amène de la chaleur. Une musique sensible, une musique tendre. Une maman géante. J’ai voulu essayé d’inventer un nouveau style de musique. J’ai vraiment essayé avec tous les rythmes, hiphop, dance etc… de faire un véritable album pop. Et de créer la pop du futur. J’ai essayé de faire en sorte que les gens se disent ça, "c’est ce que les gens écouteront""
Par rapport à Sexuality, Tellier avoue qu’il y a quelques clins d’oeil, des textes qui se répondent. Ses albums ont toujours été des albums concepts avoue t-il. Avec des thèmes très marqués. "La dernière fois c’était la sexualité, la prochaine fois ce sera les fruits et légumes. My God Is Blue est encore un album avec un thème fort. Il raconte une histoire. J’ai aussi renouvelé tout mon matériel, j’ai changé d’appartement, j’ai changé de voiture, j’ai tout changé ce qu’il fallait pour devenir quelqu’un d’autre. Je me suis forcé à devenir quelqu’un d’autre pour faire cet album. Mais c’est aussi ce que je fais à chaque album. J’essaie d’être différent."
Perplexe, on se demande où en est le réel Tellier, l’être humain et non plus le personnage. Où s’arrête la fiction pour laisser place à la réalité? "Je me sens plus que jamais dans la réalité. Par exemple avec Sexuality, on m’a un peu pris pour un spécialiste du sexe, on m’a pris pour un séducteur, pour docteur sexe. J’ai jamais été un grand séducteur. Pour moi, mon rapport aux femmes a toujours été cauchemardesque, j’étais très intimidé. Et puis, là, il y avait un grand mensonge qui faisait partie du spectacle, où je voulais jouer le rôle du séducteur, tandis que cette fois-ci, je crée un mouvement. C’est vraiment moi. C’est vraiment mes rêves d’adolescents. Je suis beaucoup moins dans un personnage aujourd’hui contrairement aux albums précédents. C’était basé sur du faux. Là je suis vraiment proche de ce que je suis dans ma vie personnelle."
Musicalement, il bâtit une passerelle géante entre le psychédélisme des années 70 et l’electro french-touch actuel de ses confrères. "C’est comme si Pink Floyd intégrait Ed Banger. Un mélange de Sebastian et de Pink Floyd. C’est comme si Sebastian avait produit The Wall. C’est comme ça qu’on peut mieux l’imaginer". Il veut que l’auditeur puisse, à l’écoute de My God Is Blue, ressentir les mêmes sensations qu’il a eu durant son trip bleu, une "sorte d’aventure cosmique". Toujours au fond de son canapé, il se redresse pour ouvrir le sac plastique rose qui était posé sur la table entre nous.
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DROGUES ET CHAOS
Mis à part la religion, la drogue restait un sujet sous-jacent à notre discussion. Il fallait briser le silence. Son trip bleu a t-il un rapport avec une drogue? A l’instant même où la question est posée, le sac plastique rose enfin ouvert s’avère rempli de substances illicites. Nous rigolons. Il roule et dégaine le briquet.
"Il y a bien sûr un rapport avec une drogue quelconque, mais cette drogue là est très spéciale, très nouvelle. Mais je ne peux pas en parler car ce sera une des récompenses offertes à mes plus fervents fidèles. C’est avec eux que j’aimerais en prendre. C’est une drogue très amusante car c’est une drogue qu’on peut fabriquer à la maison. Et, d’une certaine manière, elle n’est pas illégale, c’est ça qui est amusant. C’est quelque chose comme faire un gâteau. Sauf que c’est de la drogue. Tout est soft. Je rejette la drogue dur, je conseille jamais aux gens d’en prendre, je vomis la LSD, je déteste l’ecstasy, la coke, je déteste être entouré de gens qui en ont pris, je ne supporte pas tout ça. Je suis dans quelque chose de plus doux, je dirais même de quasiment médical. Je ne peux pas pour l’instant révéler ce que c’est, mais ce sera très amusant de le dire. Il faudra faire ses courses quand même. C’est pas avec du ketchup. C’est une recette que je ne donnerai qu’aux fidèles."
Au final, Tellier semble être un paradoxe à lui seul. Une incarnation même du chaos. Il veut mélanger les codes, les histoires, les cultures, les êtres, effacer les frontières entre le bien et mal, le passé et le futur, imposer la grandiloquence mêlée à la douceur. Tout ça, en se demandant s’il reste conscient de son statut principal, celui de musicien pop. Il lui reste encore quelques semaines pour peaufiner les bases – en biscuits – de son Alliance Bleue.
"C’est vrai que finalement, lorsqu’on aime la beauté, on finit par aimer le chaos. En tant que musicien, j’ai l’impression d’être né du chaos, Une suite de malheur, de dépressions nerveuses, qui ont fait que j’ai pu être musicien. Cet amour du chaos mais un désamour total de la haine, de la violence. Un chaos positif oui."
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Sébastien Tellier – "My God Is Blue"
Le 16 avril en digital, le 23 avril en physique
Record Makers/Barclay











